ARTE
Soirée Thema, le 20 mai 2001 à partir de 20.45
Entre la Médée de Jacques Lassalle, le dernier Chabrol, Saint-Cyr, la Comédie de l'innocence difficile de ne pas la voir. Si Bovary a tout lu, Huppert, elle, peut tout jouer. Rares sont les actrices qui arrivent à incarner avec autant de détermination des personnages faillibles et solides à la fois, dramatiques et sans gravité. Mais celle qui tant de fois s'est exposée au regard des spectateurs a travaillé à s'envelopper de mystère. ARTE lui consacre une soirée.
20.40 Une affaire de femmes
Film de Claude Chabrol (France, 1988-1h45mn)
Scénario : Claude Chabrol, Colo Tavernier O'Hagan,
d'après Francis Szpiner
Dialogues : Colo Tavernier O'Hagan
Avec : Isabelle Huppert (Marie Latour), François Cluzet (Paul Latour), Marie Trintignant (Lulu), Nils Tavernier (Lucien), Dominique Blanc (Catherine)
Image : Jean Rabier
Montage : Monique Fardoulis
Musique : Matthieu Chabrol
Coproduction : MK2 Productions, Films A2, Films du Camélia, ARTE France Cinéma
Sous l'Occupation, Marie (Isabelle Huppert) s'improvise faiseuse d'anges pour améliorer son ordinaire. Mais la France de Vichy voit ces pratiques illégales d'un mauvais il.
Dans la France des hommes vaincus, les femmes mènent leur propre guerre. Le combat de Marie naît de l'anecdotique et du cocasse, quand elle décide d'aider sa voisine qu'elle trouve plongée dans une bassine de moutarde. Mais devenue avorteuse, elle libère ses semblables d'une maternité non désirée et, grâce à l'argent gagné, s'affranchit de la servitude conjugale. Elle se laisse faire par ces illégales mais lucratives affaires de femme et devient une véritable femme d'affaires. Désormais, c'est elle qui occupe la place laissée vacante par Paul, son mari revenu diminué de la guerre. C'est alors que la grande Histoire, jusqu'alors simple toile de fond, revient au devant de la scène : dénoncée, Marie se retrouve en prison, avant d'être jugée et condamnée par la France pétainiste à l'aune d'un ordre moral restauré.
Merci pour la confiture
La révolte du personnage de Marie se renforce dans l'image négative des hommes, soit collabos sans scrupules, soit anciens soldats humiliés par la défaite. L'amant (Nils Tavernier) qui se pare des attributs d'une virilité caricaturale appartient à la première catégorie, le mari (François Cluzet) à la seconde. La caméra intègre ce dernier avec une lenteur symbolique, complice de la réticence de son épouse. Le retour de Paul est d'abord suggéré par l'image de l'équipement militaire dont il s'est dépouillé. Puis il apparaît allongé sur un lit conjugal dont Marie lui refusera la jouissance. Ni soldat, ni mari, privé de rôle, Paul est manifestement de trop. Il obtiendra sa revanche en convertissant ses découpages inutiles en arme de dénonciation dirigée contre sa femme. Le sort de Marie rejoint alors celui de son amie juive Rachel, déportée par la France des collabos.
Au début, Marie chante dans les rues
bordées d'affiches pétainistes, indifférente
à la guerre. Pour elle, le bien et le mal n'existent pas.
L'argent des avortements devient un pot de confiture où elle
trempe ses doigts en riant comme une enfant. Il lui permet de quitter
les quartiers pauvres et insalubres pour de larges appartements
baignés d'une lumière qui se reflète sur son
visage fardé. Les portes de l'obscure prison se referment
alors avec une brutalité plus cruelle encore sur cette
femme-enfant qui, servie par le jeu subtil de la très
chabrolienne Isabelle Huppert, oscille entre naïveté
candide et cruelle froideur. Dès lors, son visage perd ses
couleurs pour revêtir la pâleur diaphane des martyrs. Les
hommes, s'emparant de cette affaire de femme, en font une histoire de
mort.
22.25 Isabelle Huppert
Documentaire de Serge Toubiana
(France, 2001-1h)
Un an de la vie d'Isabelle Huppert, des tournages de film aux répétitions de théâtre en passant par les studios d'enregistrement. Portrait d'une actrice à plein temps qui se définit elle-même comme une "machine à jouer".
Pour Serge Toubiana, l'aventure Huppert commence en avril 2000, sur le tournage de Merci pour le chocolat, son sixième film avec Chabrol. À partir de là, une année effeuillée comme les pages d'un calendrier. Le réalisateur suit la trace légère d'Isabelle Huppert : star à Cannes, Médée pour Jacques Lassale entre Avignon, Paris et Toulouse, actrice dans la Pianiste de Michael Haneke à Vienne. Avec elle, il rencontre Jean-Louis Murat, les photographes Peter Lindberg et Franck Horvat. Partout, à chaque instant, Isabelle joue. L'actrice d'aujourd'hui comme la petite fille qui hier évoluait devant la caméra Super 8 familiale dans le jardin de Ville-d'Avray. Que de chemin parcouru depuis la Dentellière de Claude Goretta, en 1977, avec qui tout ou presque a commencé. C'est ce chemin que Serge Toubiana parcourt, mêlant les images du passé à celles du présent, les visages d'hier aux paroles d'aujourd'hui.
La discrète
Isabelle Huppert est de ces êtres qui ne se dévoilent jamais totalement, qui conservent toujours une part de mystère auquel personne n'accède. C'est alors naturellement qu'elle épouse la forme cinématographique qui oscille entre le visible et l'invisible. Elle ressemble à un funambule dont la vie ne tiendrait qu'à un fil, celui de la comédie. Pour elle, "quand on joue, on est toujours dans un va-et-vient paradoxal et compliqué entre le plaisir et la douleur. C'est un plaisir qui signifie aussi le renoncement à autre chose, ou la difficulté à être autre chose. Il ne faut pas aller que bien pour avoir tout le temps envie de jouer".
Quand elle ne joue pas, Isabelle Huppert n'est plus au monde. Sur scène ou sur un plateau de tournage, c'est le monde qui n'est plus. Hors de la comédie, point de salut. Sa vie entière devient art cinématographique ou théâtral, non parce qu'elle dissimule, mais parce qu'elle est actrice comme elle est femme, intrinsèquement, essentiellement. Dans ce fragileéquilibre, penchée au-dessus du vide, elle fait passer, à chaque seconde, une infinité d'états d'âme. Suivre pas à pas cette femme nourrie de tous les personnages auxquels elle a donné vie pour l'approcher au plus près, pour en apprivoiser la nature secrète, tel est le pari de Serge Toubiana. Cette ondine rousse, pâle et légère révèle alors un peu d'elle-même, sans toutefois abolir son précieux mystère.
23.20 Wilson / Huppert
Un mouvement dans le temps et l'espace
Documentaire de Benoît Rossel
(France, 2001-22mn)
Le réalisateur a filmé les répétitions d'Orlando joué à l'Opéra Bastille en 1993. Rencontre exceptionnelle entre un metteur en scène, Robert Wilson, et une actrice, Isabelle Huppert. Lausanne. La voix de Bob Wilson résonne dans un théâtre vide : le metteur en scène décortique pour Isabelle Huppert les gestes et les attitudes qu'il veut imprimer au personnage emprunté à l'univers de Virginia Woolf.
La comédienne suit avec une concentration intense les mouvements de Bob Wilson. Puis elle les répète inlassablement, jusqu'à ce que son corpsse les approprie et les reproduise naturellement. L'il perfectionniste du metteur en scène veille, replace une main, accentue la courbure d'un bras, avec une étonnante précision. Au fil des répétitions, à travers ce travail d'horloger, il transmet à son actrice l'essence de son adaptation de l'Orlando de Virginia Woolf en même temps que sa vision du théâtre.
L'apothéose selon Bob Wilson
Isabelle Huppert reprend un rôle créé par Jutta Lampe en allemand. Benoît Rossel se fait le témoin discret d'une genèse artistique unique. Devant sa caméra se construit l'univers d'un Bob Wilson inspiré par son actrice. Progressivement, Isabelle Huppert parvient à se libérer des contraintes d'une mise en scène réglée comme du papier à musique. Le modèle devient sujet de l'uvre. Une fois le témoin passé, le metteur en scène s'efface.
Le fruit de ce décorticage minutieux, de cette mise en gestes du texte, apparaît devant la caméra patiente du réalisateur. Naît une forme originale de théâtre total où l'actrice exécute une chorégraphie sur le rythme de ses propres mots. Le corps devient à la fois sculpture en mouvement et instrument de musique. Il en ressort une uvre d'une plasticité étonnante, étrange et belle. Mais elle ne tombe pas pour autant dans le travers ennuyeux d'une esthétisation qui serait en elle-même sa propre fin. C'est qu'elle a trouvé sa force et son sens dans le lent processus de pénétration du corps de l'actrice qui la sert.