En 1978, avec Violette Noziere, Isabelle Huppert entre dans 1 'univers de Claude Chabrol. Pour ne plus le quitter depuis. Le cinéaste lui a offert des rôles complexes, aux multiples facettes, à l'identité parfois explicitement éclatée comme dans "Rien ne va plusé. Mais ce sont toujours des personnages affirmés, au destin assumé, aux mystères compliqués. L'actrice parle ici de cet "oncle " auquel la lie une complicité essentielle et réciproque.

 

 

Les Cahiers du cinéma : Comment avez-vous rencontré Claude Chabrol.?

 

Isabelle Huppert : Mon souvenir est un peu flou. Claude dit qu'on s'esr rencontrés dans un aéroport, il doit avoir raison. On allait à Genève, chacun de notre côté. II avait appris qu'un livre sur Violette Nozière venait d'être publié et je crois que Gaumont avait déjà pris une option. Claude savait que j'avais été envisagée pour incarner le personnage et il m'a parlé de ce projet. Ca s'est décidé très vite. Le livre était écrit par un avocat, et c'est Odile Barski qui en a fait l'adaptation.

 

Cahiers : Quelle perception aviez-vous de son cinéma avant de travailler avec lui .?

 

I.H. J'avais vu quelques films de lui, mais pas ses premiers grands classiques comme Les Bonnes femmes, Les Cousins ou Le Beau Serge... J'avais beaucoup aimé Que la bête meure, La Femme infidèle, mais je n'avais pas de perception précise. A l'époque, j'étais assez peu cinéphile. Je n'allais pas beaucoup au cinéma pendant mon adolescence, parce que c'était compliqué, je n'ai pas été élevée à Paris... Mais le désir d'être actrice n'est pas forcément lié à une cinéphilie. J'ai fait le choix de ce métier très jeune, et c'est en l'apprenant que je me suis construite et ai affiné ma culture et ma perception. J'ai commencé à aller au théâtre et à voir des films en travaillant, en devenant actrice.

 

Cahiers : Le désir de Chabrol de travailler avec vous se concrétise avec Violette Nozière, une célebrité des annales du fait divers qui a aussi une envergure historique. Dans une affaire de femmes, puis Madame Bovary, vous incarnez à nouveau pour lui des figures historiques et emblématiques, l'une de la vie réelle, l'autre romanesque. Est-ce un aspect que vous lui avez inspiré .?

 

I. H. : Pour Violette Nozière, comme d'ailleurs Une affaire de femmes, ce sont plutôt des projets qu'on lui a proposés à partir de faits divers. Mais c'est vrai que les grands personnages féminins de ses films précédents, souvent incarnées par Stéphane Audran, n'étaient pas dans le même registre. La Rupture, La Femme infidèle ou Le Boucher étaient des oeuvres plus intimes et plus fictionnelles. Depuis Violette Nozière jusqu'à L 'Oeil de Vichy, Chabrol a traité une période qui le passionne beaucoup : la France à la veille de la Seconde Guerre mondiale et l'Occupation allemande. C'est un contexte qui nourrit ses préoccupations historiques et politiques. II a fait aussi cette incursion dans l'histoire littéraire avec Madame Bovary. C'est toujours un défi de porter un grand livre à l'ecran ; en l'occurrence, Chabrol gardait en lui ce projet depuis longtemps. II y a une correspondance très forte entre Flaubert et lui, une même façon d'être à l'extérieur de l'oeuvre, de diviser son regard en de multiples points de vue pour aboutir à cet effet d'opacité objective. On ne sait jamais de quel côté l'auteur se situe, entre le bien et le mal. Sinon, l'intérêt de Chabrol pour des figures de l'histoire ou du roman découle très naturellement de sa culture assez encyclopédique et éclectique. Outre son goût prononcé pour le roman policier, il connaît et parle très bien de toute la littérature, de musique, du théâtre.

 

Cahiers : Le sentiment de complicité, une sorte d'alchimie, a fonctionnté entre Chabrol et vous dès le premier film. Est-ce cela qui a entraîné le désir de vous retrouver, même beaucoup plus tard, aver Une affaire de femmes .

 

I. H. : Entre Violette Nozière et Une affaire de femmes, il s'est écoulé dix ans. Nos rendez-vous n'avaient pas lieu avec autant de constance que désormais. Notre amitié s'est vraiment scellée plutôt à partir d' Une affaire de femmes. Entre-temps, un autre projet commun nous avait été proposé, Camille Claudel, qui a avorté. Tout de suite après, on s'est lancé dans Une affaire de femmes dont Claude venait de recevoir le livre. Passer d'un projet avorté à l'histoire d 'une avorteuse. . . la coïncidence fut heureuse et nous avait amusés. Ensuite il y a eu Madame Bovary, La Cérémonie... Claude sait que j'ai toujours envie de tourner avec lui. Parfois, on nous envoie des projets pour tous les deux. Moi-même je peux lui suggérer des choses, mais le plus souvent l'idée vient de lui. II n'a pas tellement besoin qu'on lui apporte des idées, il puise dans ses propres désirs, dans son jardin secret, dans son imaginaire. Pour son dernier film, Rien ne va plus, cela faisait un moment qu'il me parlait d'une comédie tournant autour d'un couple d'escrocs, de rats d'hôtel. Ce qui caractérise notre relation, c est plutôt une sorte d'accord tacite, de compréhension profonde. Cette connivence assez magique s'est encore renforcee depuis La Crfrrfmonie et Rien ne va plus . Avant, sur Une affaire de femmes ou Madame Bovary, Ca passait par des personnages très définis, ces figures dont vous parliez. Maintenant il m'offre des pages blanches. J'ai le sentiment d'une très grande liberté, tout en sachant que je vais exactement correspondre à ce qu'il a imaginé.

 

Cahiers : Vous parlez de liberté, Chabrol est connu pour diriger les acteurs sans leur fournir beaucoup d'explications directes. II les cerne tout en les livrant à eux-mêmes. C'est un rapport qui semble parfaitement vous convenir.

 

I. H. : Paradoxalement, cette réserve dans la parole existait davantage jusqu' à Madame Bovary. Sur Rien ne va plus, il me parlait beaucoup plus... Ca m'aurait paru tout à fait incongru et impensable sur les tournages précédents, ou il ne me disait quasiment rien, à peine quelques phrases clés. Pour Une affaire de femmes, je me souviens que j'avais du mal à imaginer les gestes d'un avortement à l'époque, et il m'avait dit : « C'est un peu comme si tu faisais de la plomberie. " Cela ramenait l'acte à quelque chose de concret et de plus facile à interpréter. Claude sait résumer la vision d'un personnage en une phrase qui va vous guider. Pour Madame Bovary, c'était : « Elle a un complexe de supériorité. "

 

Cahiers : II a totalement confiance dans votre capacité d'imaginer et dans la façon dont vous allez remplir le rôle qu'il vous confie, mais est-ce que vous savez comment il vous voit ?

 

I. H. Oui et non. II a une vision très précise de moi, je le sens, mais je ne sais pas exactement laquelle. En tout cas je ne suis pas surprise par le résultat. Et puis cette vision évoluenages. Je crois qu'il me « voit », tout simplement. Mais cela reste du non-dit entre nous. II sait où il va, ou je vais. C'est une position idéale pour un acteur, je suis dans un état de confiance absolue. II a toujours une formule qui permet aux comédiens et a toute l'équipe de fonctionner. C'est comme une petite lumière autour de laquelle on tourne. Pour La Cérémonie, il disait : « C'est le dernier film marxiste ! » Pour Rien ne va plus, la définition était "Carpe Diem", mais il disait aussi « C'est mon premier film autobiographique ». Au delà de la boutade, il y a bien entendu une profonde vérité. Ce dernier film est assez mystérieux, opaque, il ressemble beaucoup à Claude. C'est apparemment ouvert et lisible tout en restant une énigme. C'est un film tres personnel.

 

Cahiers : C'est aussi un film sur sa relation avec vous, enfin sur un metteur en scène et son actrice

 

I.H. C'est un film sur la mise en scène, sur son rapport au monde, aux femmes, à l'argent, à la dépendance, à la production, à la France, enfin beaucoup de choses sont dites. Mais effectivement, à travers ces personnages qui changent constamment d'identité, il y a une réflexion sur la relation du metteur en scène avec son actrice. II y a de la course-poursuite entre ces deux-là, comme entre Victor et Betty, 1 'actrice se cache pour mieux qu'on la cherche. Des la première lecture du scénario, j'ai vu que c'était cela qui était en jeu.

 

Cahiers : Michel Serrault dans le rôle de votre " mentor " Victor, est évidement le double de Chabrol... ..

 

I.H. Oui, mais il y aussi François Cluzet. Je crois que Claude se reconnaît dans tous les personnages, y compris dans le mien. C'est la relation d'une femme avec deux hommes, deux idées d'homme, deux hypothèses. Avec Victor, Betty, mon personnage, forme un duo d'escrocs sympathiques qui a l'air assez rodé. On suppose qu'il m'a tout appris. Quand Betty rencontre l'autre homme, leur relation et leur équilibre vont être menacés. C'est un rapport d'exclusivité et de jalousie qui s'exerce sur Betty dès qu'elle fait mine de s'éloigner, d'aller voir ailleurs... Et cette mise en abyme de la jalousie se focalise sur les cheveux. C'est un rôle « capillaire ». C'est ce par quoi dans le film, Betty échappe à victor, ce par quoi elle se travestit, elle se masque. Les cheveux sont un vecteur d'apparences, de transformations pour une actrice, comme de changer de chaussures où de robe. On me connaît en rousse, et j'ai proposé à Claude de passer par des métamorphoses successives afin qu'on ne puisse plus vraiment savoir quel était mon vrai visage pour ce film. J'ai eu ce déclic à la lecture du scénario, ou il était évident que Betty devait changer plusieurs fois de couleur de cheveux, mais il y avait surtout un détail troublant. Quand elle se prépare à partir pour Sils-Maria, Victor lui demande comment elle se fera appeler 1à-bas. Betty, qui est encore brune, répond « Sacha Petrovna ». II prend les papiers d'identité de Sacha en objectant: « Oui mais tu es blonde, là ! », et de préciser « blond vénitien », C'était écrit tel quel dans le scénario, ma vraie couleur devenait un masque de plus. Comme pour dire que même sans masque, une actrice se déguise, Ou qu'on ne sait jamais derrière quel masque elle est la plus vraie. En faisant le film, j'ai pensé à Vertigo, bien sûr, où il y a cette même confusion troublante, fétichisée par les cheveux, entre deux personnages de femmes incarnées par la même actrice.

 

Cahiers : Ce que vous dites à propos des masques, on peut l'appliquer aux rôles que vous avez joués pour Chabrol, souvent sur des registres différents à l'intérieur d'un même film. Par exemple, Marie l'avorteuse ou Madame Bovary présentent plusieurs facettes, Elles sont tour à tour sympathiques, antipathiques, pitoyables, émouvantes, pour devenir des héroïnes tragiques, sublimées par leur fin. II s'agissait déjà de personnages à identités multiples.

 

I.H. : Sauf peut-être dans La Cérémonie ou le personnage de Jeanne, la postière, était plus monolithique, Mais c'est vrai pour la fin, Jeanne meurt et sa petite existence misérable se transforme tout d'un coup en destin. Dans Rien ne va plus, l'éclatement de I'identité devient un processus explicite, un moteur de l'action, sans que cela explique pour autant davantage les personnages. Chabrol obtient toujours le même effet, plus il décline les identités de quelqu'un, plus on se perd dans son mystère.

 

Cahiers : On a l'impression que ce rôle à facettes ( et facéties), dans Rien ne va plus, est un résumé des cinq films que vous avez faits avec Chabrol, et aussi un hymne à la relation particulière qui vous unit. ..

 

I.H. : II m'imagine en effet dans une pluralité de registres de femmes, ce qui permet de restituer toute les nuances de ses personnages féminins et leur complexité, Et Betty, toute légère qu'elle soit, stigmatise une fois de plus toutes les attitudes féminines récurrentes dans I'univers chabrolien: manipulatrice donc manipulée, victime donc bourreau, fragile donc forte, dure donc douce, menacée donc menaçante...

 

Cahiers : II a une vision tellement précise de sa mise en scène qu'on se demande s'il n 'attend pas aussi des acteurs un contrepoint surprenant. Que les acteurs, et vous en l'occurrence," l'épatent " , Ce que vous arrivez à faire, a-til souvent dit, au-delà de ses espérances... Mais comment ressentez-vous cette attente ?

 

I.H. : Sa mise en scène est fixée au départ et il n 'y dérogera pas. Le film est mentalement déjà monté quand il le tourne, jamais il n 'a besoin de se couvrir par des plans de secours... Le dispositif, comme sa mise en scène, sont arachnéens. II a une main de fer très rassurante qui vous porte. Rien ne pèse sur l'acteur, qui est donc comme un papillon libre même s'il vole dans un filet. C'est tres agréable. Le travail semble minimaliste, I'acteur n'a pas à surjouer, et Claude règle ses plans d'une manière très subtile. Je me demande même parfois si tout se verra à l'écran. Evidemment, tout y est. Mais les images sont prises au vol, sans trop d'insistance, ce qui donne ce sentiment de fluidité. Claude donne cette assurance qui met entre parenthèses la conscience de jouer et qui permet de s'abandonner complètement. C'est peut-être aussi le fruit de l'expérience de I'acteur. En tout cas le plaisir de jouer l'emporte.

 

Cahiers : Le plaisir est le mot clef de votre relation avec Chabrol. Le plaisir de travailler ensemble, de vous retrouver. ..

 

I.H. : C'est exact, et de plus en plus, depuis La Cérémonie et Rien ne va plus. Après Madame Bovary, il savait que j'avais envie de changer mon rythme, et c'est arrivé dans La Cérémonie. Pour définir le rôle de Jeanne il m'a dit : « Tu verras, elle parle tout le temps ». Ca m'a suffit pour construire le personnage, sur ce nouveau rythme, une parole très rapide, presque une logorrhée. Une parole qui tue, bien sûr, Jeanne ne parle pas pour ne rien dire. Dans Rien ne va plus la rapidité est une forme de légèreté, fantaisiste et trompeuse.

 

Cahiers : Comment s 'est faite la répartition des rôles avec Sandrine Bonnaire dans La Cérémonie ?

 

I.H. : II m'a laissé décider, mais il savait que je choisirais le rôle de la postière. II me donnait ainsi I'illusion d'un peu de pouvoir! Puisque ces choses-là lui échappent, feignons de lui laisser croire qu'elle en est l'organisatrice, devait-il penser. Le rôle était plus court et c'était la première fois que je partageais la dynamique du film avec une autre actrice. Sophie-Sandrine Bonnaire ouvrait le film, elle en était le centre névralgique, mais le catalyseur, celle qui allait faire basculer I'histoire, c'était Jeanne. De fait, c'était assezéquilibré, d'autant que l'une parlait beaucoup, et l'autre quasiment pas. J'ai tout de suite choisi le rôle de la postière.

 

Cahiers : Maintenant que vous faites partie de l'univers de Chabrol et que vous en connaissez un peu les coulisses, quelle perception en avez-vous ?

 

I.H. : Je ne connais toujours pas toute la filmographie de Claude. Mais l'un de ses films que je préfère est Le Boucher. C'est un film d'amour pour Stephane Audran et un film d'amour tout court, un peu tordu, avec une grande noblesse de sentiment. Ce que je perçois essentiellement de Claude, c'est sa très grande générosité, son humanisme, sa sagesse et son humour... dévastateur, bien sûr !

 

Cahiers : A partir de Violette Nozière, il y a eu une forme de passage de relais entre Stephane Audran et vous... ..

 

I.H. : Oui, absolument. D'autant que dans le film nous étions mère et fille.

 

Cahiers : Vous êtes devenue sa femme de prédilection, dans un rapport bien sûr différent puisque Chabrol était marié à ..Stéphane Audran. Avec vous., c'est un rapport plus abstrait, fantasmatique, platonique, ou de l'ordre d'un père et d'une fille...

 

I.H. : Un rapport mis en scène dans Rien ne va plus., ou la vraie nature de la relation entre Serrault et moi n'est jamais nommée. Chabrol nous a fait une proposition tout à fait excitante et mystérieuse pour des acteurs. On ne savait pas ce qu'on était l'un pour l'autre, si on avait été mari et femme, amants, père et fille, associés, etc. Et, de fait, en laissant cette relation ouverte à toutes ces hypothèses, Chabrol envisage le couple dans tous les " possibles ". Cette relation un peu mystérieuse entre Serrault et moi, exprime également le rapport magnétique, ambigu entre un metteur en scène et son actrice, avec tout ce que cela peut comporter de désir, d'affection et de jeu. A travers cette relation, Chabrol a aussi assouvi ce que j'appellerais son "fantasme d'éternité ". Au fond, Michel Serrault, dans le film, est un homme d'une grande fidelité, au point d'inscrire cette fidelité dans l'éternité. Ce n'est pas pour rien qu'il précise, à la fin, que Betty et Victor se retrouvent « un siècle plus tard ", et dans un paysage de neige, évoquant un futur lointain, abstrait. C'est un rapport éternel.

 

Cahiers : Votre relation s 'est-elle également construite en dehors des tournages ?

 

I.H. : Au début, pas vraiment. Nous nous sommes très peu vus, par exemple, pendant les dix années ou nous n 'avons pas tourné ensemble. C'est une relation lente qui est devenue joyeuse depuis peu. Je pourrais aujourd'hui parler des heures avec lui. Cette intimité est née des trois derniers films réalisés depuis 1990, des tournages puis des voyages pour les présenter au public.

 

Cahiers : Et dans votre relation, ainsi approfondie au fil du temps, vous en êtes-vous toujours tenue à cette apparence sociale que Chabrol impose, prenant au pied de la lettre son attitude affable et sereine ?

 

I.H. : A la fois oui et non. On est un peu obligés de le prendre au pied de la lettre parce que c'est quelqu'un qui n'a apparemment aucune faille. Je ne I'ai jamais pris en flagrant délit... de fragilité. C'est impossible. Les failles chez lui sont incroyablement cachées, et exprimées dans les films d'une manière détournée. Dans la relation directe, il n 'y a pas de faille, pas de gêne... C'est peut-être aussi que je ne veux pas qu'il y en ait. Lui comme moi avons horreur des conflits. On se préserve afin q u 'il n 'y ait pas de vague. Pas seulement entre nous, mais dans notre relation avec les autres également. Je crois que nous avons besoin de ce mode de fonctionnement, pas de heurts, pas de rapports de forces, tout va très bien... (Silence). Mais il y a plein de choses derrière... Comme si un travail souterrain était constamment à l'oeuvre. Derrière ces apparences assez lisses, c'est comme si un petit bulldozer creusait lentement son sillon et tout se retrouve dans le résultat final: le film. l'aime cette idée d'un travail invisible à l'oeil nu pendant le tournage, et d'autant plus surprenant et fort quand le film est terminé. C'est pour moi vraiment l'essence du cinéma. Comme en photo. Seulement le « négatif » apparaît et tout est révélé. Si tout se joue dans une théatralité excessive, pendant que ces inconscients sont au travail, il y a comme un affaiblissement de cette matière première et précieuse.

 

Cahiers : II n'y a pas de trouble .? Parce que Rien ne va plus pose aussi cette question-là. C'est comme un jeu qui paraît d'abord parfaitement huilé et léger, jusqu'au moment où ça vacille, ça dérape... ..

 

I. H. : Non, il n 'y a pas de trouble entre nous. Des interrogations réciproques tres profondes, certainement, mais jamais dites, jamais commentées, jamais avouées. Donc, les films sont comme une « décharge publique », le lieu où tout se dit. Mais je pense que c'est, par essence, le terreau nécessaire entre un metteur en scène et un acteur. II faut cette dose de mystère, en rester à une « supposition prémonitoire » de ce que chacun est pour l'autre, sans jamais se le dire. J'ai longtemps pensé qu'il savait plus de choses sur moi que je n'en savais sur lui, mais c'était une attitude enfantine. Penser que l'autre à la connaissance. Maintenant je pense que j'en sais un peu plus, mais je préserve cette apparente candeur parce que je crois que notre relation existe à ce prix. Si on en arrivait à un état de connaissance égale, il n'y aurait plus ce " jeu " justement. Donc je fais semblant d'en savoir moins que je n'en sais !

 

Cahiers : Quand on parlait de jeu qui vacille, je pensais, dans Rien ne va plus, à la scène où Betty "atterrit" selon le mot employé dans le film. Elle prend brutalement conscience de la réalité en étant mise face à la mort d'un homme, alors elle a peur. Les autres héroïnes que vous avez incarnées pour Chabrol subissent souvent le même sort.

 

 

Isabelle Huppert dans La Cérémonle.

 

I. H. : Elles sont d'abord dans une autre dimension, prises dans leurs rêves, aspirations de luxe, d'amour, ou d'autre chose, puis sont rattrapées par la vraie tragédie de la vie, et éventuellement condamnées à en mourir. C'est le parcours de Marie dans Une affaire de femmes ou de Madame Bovary...

 

Cahiers : Oui, c'est justement l'archétype bovaryen, qui est un peu le dénominateur commun de tous les personnages féminins chez Chabrol. Quand il parlait à son propos de « complexe de superiorité », il résumait cette aspiration à vivre autre chose qui n 'est pas a priori à sa portée. Madame Bovary est un grand livre sur le désir féminin et l'hystérie qui accompagne sa frustration. C'est une femme qui lutte avec ses petits moyens, sa naïvete, voire sa bêtise, mais pour quelque chose de légitime. Dans Rien ne va plus, Betty a un autre caractère, une vraie forme de liberté, mais elle a aussi des aspirations inadaptées, qu'expriment ses changements d'identité et sa tentation d'aller se risquer dans une affaire où elle va connaître le vrai danger. C'est le basculement dont vous parliez. Elle éprouve la souffrance, la peur. C'est un film plus léger que les autres, plus optimiste, mais quand même assez mélancolique de ce point de vue-là.

 

Cahiers : Dans Rien ne va plus, l'opacité des personnages et de leurs rapports passe justement par la fantaisie, le jeu avec le genre du film noir, la bonne humeur. C'est comme la surface joviale dont Chabrol semble enrober ses relations. C'est encore un masque, mais peut-être tres proche de lui dans le ton. ..

 

I. H. : C'est dans l'espace des films que Chabrol incarne et révèle, par des signes, à travers une fiction, cette opacité. Mais dans la vie réelle, la relation reste aussi un peu opaque, encore qu'au fil des années, comme je le disais, elle se soit allegée. Elle est devenue très joyeuse, et le film en témoigne. J'aime beaucoup parler avec Claude, il est extrêmement intelligent. Nous n'avons pas un mode de relation qui verse dans la confidence, mais j'apprends beaucoup à ses côtés. C'est une relation d'apprentissage, du fait de son statut de metteur en scène, du fait aussi de la différence d'âge. C'est un aspect présent dans le film. Je ne dirais pas quej'ai envisagé Claude comme un père, ce n'est pas trop mon truc, ni surtout le sien ! Ce serait plutôt l'oncle idéal. Des Violette Nozière j'ai été très à l'aise avec lui. Sa réserve, derrière laquelle on sent une grande lucidité, ne m'a jamais gênée, au contraire. Al'époque je supportais plutot mal l'abondance d'indications, qui me donnait l'impression d'être mauvaise. Que Claude me dirige sans rien me dire ou presque m'a donné une confiance incroyable. Cela m'a permis de me construire en toute liberté. Ca m'a donné le sentiment que j'étais " juste ", que j'étais à ma place. Je crois que c'est seulement ainsi qu 'une actrice se sent légitime. Avec le sentiment très fort d'être unique, et de son droit à sa différence. Je raconte toujours cetre petite anecdote quand, sur Violette Nozière, Claude est soudain sorti de sa réserve. II ne m'avait jamais rien dit, et puis un jour, au cours d'une scène où je devais simuler un évanouissement, il m 'a reprise en disant « sois plus... ou sois moins... " Mon coeur s'est mis à battre à cent à l'heure, je sentais que je me fissurais. 1l n'a plus jamais recommencé. II accepte quasiment en bloc l'interprétation que je lui propose, c'est tout à fait particulier. Je sais qu'il a l'idée de son personnage dans les grandes lignes, mais dès lors qu'il choisit un acteur, le dessin s'achève de lui-même. C'est à l'acteur de le colorier. Par exemple, pour La Cérémonie, le personnage de Jeanne pouvait être envisagé de manières très différentes. J'y réfléchissais avec Corinne Lorry, la costumière, parce que ça passe évidemment beaucoup par les costumes. J'aurais pu en faire un personnage un peu masculin, avec une homosexualité latente, puisque c'était l'histoire d'une femme qui veut prendre le contrôle sur une autre, mais c'était trop explicite. Je l'ai donc approchée différemment. Au départ, on n'avait pas du tout prévu de l'habiller comme une petite " pépée ". Mais ce qui est formidable, c'est que je sais que Chabrol aurait pu tout accepter. II laisse à l'imaginaire de l'acteur beaucoup d'espace. II en est content, même. Pas de contrôle, ou de prise de pouvoir illusoire dans ce domaine. II est bien trop malin pour ça. II a confiance en ce qu'on va lui proposer. II s'entoure d'une équipe fidèle, qui a une grande compréhension de son cinéma et de ce qu'il attend. Cela dit, j'apprécie la direction tres pointilleuse et ciselée d'un cinéaste comme Doillon, avec qui j'ai beaucoup aimé faire La Vengeance d'une femme, par exemple.

 

Cahiers : Dans votre démarche d'actrice, vous aimez intégrer l'univers de cinéastes qui vous plaisent, au point de prendre parfois l'initiative de leur « commander » un film afin d'être « portraiturée » par eux. Quel est le portrait que Chabrol a tracé de vous ?

 

I. H. : Je crois que les portraits qu'il fait de moi sont très proches de ce que je suis. II me cerne dans ma totalite, a travers toutes ces variations contenues dans les roles qu 'il me confie. l'ai travaille avec d'autres metteurs en scene, comme Hal Hartley, qui ont bien saisi certains traits spécifiques de ma personnalité. Mais avec Chabrol, j'ai le sentiment d'un rayonnement complet. Surtout, avec lui, le hors-champ est infini. Très peu est dit, donc tout et imaginable et c'est ainsi que l'imaginaire du spectateur voyage.

 

Cahiers : Même lorsque vous composez totalement un personnage, vous cherchez une restitution de vous-même. ..

 

I. H. : Bien sûr, et je ne m'en suis jamais cachée. Le cinema, pour moi, est avant tout une histoire entre moi et moi. Grotowski dit que jouer ce n 'est pas une affaire entre soi et son partenaire, ce n'est même pas une affaire entre soi et le public, c'est une affaire entre soi et quelque chose de tres mystérieux au-dessus de soi. C'est mon plaisir d'actrice et le pari que je fais en choisissant mes films. Retrouver des fragments de ma personne, des portraits... Je suis le premier matériau de mon travail. C'est en travaillant au théâtre avec Bob Wilson que je m'en suis fait la remarque. J'ai d'abord analysé l'incarnation d'un personnage comme un mouvement horizontal de soi vers l'autre, or je me suis aperçue que j'étais dans une recherche plus verticale ; comme, je pense, Grotowski nous l'indique. J'incarne à partir de moi, et j'essaye de me décliner dans des univers forts, mais toujours à travers le regard très fort des cinéastes. N'ayant pas une expression autonome, comme un écrivain, j'ai besoin de passer par ce regard pour exister. C'est essentiel.

 

 

Isabelle Huppert et Michel Serrault, le couple d'escrocs de Rien ne va plus.

 

Cahiers : Chabrol est précisément un des cinéastes qui vous a fait exister le plus fortement en tant qu' actrice, et aux yeux du public. Il a eu une grande influence sur votre image.

 

I.H. : Oui, et je crois que Rien ne va plus va le confirmer. Puis, on aura besoin de s'éloigner l'un de l'autre pour un ou deux films. Comme le dit Claude, on ne peut tout de même pas faire tous nos films ensemble ! II sera temps, après, de se retrouver, pour créer de nouvelles images. Remarquez, cette influence fonctionne aussi dans l'autre sens.

 

Cahiers : Vous véhiculez I'image de son cinéma auprès du public, et on a même le sentiment que c'est à travers vous, ou par exemple grâce aux prix d'interprétations reçus pour ses films, que passe une certaine reconnaissance de Chabrol par les institutions...

 

I. H. : C'est pour cela qu'il m'a semblé narurel de lui dédier mon césar. Je ne crois pas qu'il soit affecté d'être en marge des reconnaissances honorifiques, ça l'amuse plutôt. II est content que je reçoive des prix, c'est comme un jeu entre nous. II est profondément en dehors des institutions car il y a en lui une vraie provocation, une vraie subversion.

 

Cahiers : Dans un entretien, Chabrol disait lui-même qu'il ne savait plus s'il avait " un ego gigantesque ou complètement atrophié »...

 

I. H. : Son grand truc c'est de dire qu'il n'a pas d'ego. C'est notre grand sujet de plaisanterie, et on l'évoquait souvent pendant le tournage du film. Je lui dis : " Mais si, vous avez forcément un ego! ", et il me répond : «Je t'assure,je n'ai pas d'ego ! » Ce n'est pas faux, dans un sens, alors je lui dis : « Mais en réalité: c'e.\t aussi que votre ego est tellement énorme qu'il ne se voit plus! » Enfin ça, c'est plutot Aurore qui le dit, sa femme.

 

Cahiers : II faut être une actrice plutôt forte pour assumer la liberté qu'il vous donne, tout en vous observant vous même ainsi, de film en film.

 

I. H. : Je le crois. Mais, c'est un peu la définition de la foi ou de la confiance absolue. Un acteur avanve en état de cécité avec son metteur en scène... C'est le metteur en scène qui voit, et l'acteur qui avance sans voir, mais en croyant. Et quand je parlais de ce sentiment de liberté et de confiance extraordinaire qu 'il m 'a donné, je pense que je le lui rends aussi. Dans la confiance, on se donne mutuellement des ailes. Cette réciprocité est très importante. On est élu par quelqu'un, mais on le choisit aussi.

 

Cahiers : Vous avez déjà évoqué votre prochain rendez-vous avez lui au cinéma ?

 

I. H. : Quand je termine un film avec Claude, il y a toujours l'idée et l'envie d'un rendez-vous pour plus tard. Mais c'est totalement mystérieux. On a déjà fait le tour de beaucoup de choses, mais ça reste inépuisé, inépuisable. Alors j'attends, et c'est très agréable.

 

Entretien réalisé par Marie-Anne Guerin et Camille Taboulay à Paris