LE MONDE | 30.09.06 |
Pour qui n'aurait jamais vu un spectacle de Robert Wilson, ou même des images retransmises à la télévision, on ne saurait trop conseiller d'aller voir ce Quartett. C'est "le" spectacle dont il faut pouvoir parler dans les dîners en ville, cet automne, et qui fait l'ouverture de saison du Théâtre de l'Odéon dans sa salle rénovée du Quartier latin.
L'artiste texan - et international -, âgé de 65 ans, a indubitablement renouvelé l'approche du théâtre et de l'opéra depuis le début des années 1970, et exercé une influence importante sur nombre de créateurs contemporains. Et ce Quartett est une sorte d'archétype de spectacle wilsonien - beaucoup plus que Les Fables de La Fontaine montées à la Comédie-Française en janvier 2004 - qui peut permettre à chacun de se situer par rapport à son esthétique singulière, et à sa pertinence actuelle.
Voici donc un espace à la géométrie rigoureuse, une boîte noire fermée au fond par un cyclorama qui permet de moduler les multiples jeux de lumière colorée qui sont une des marques de fabrique du metteur en scène-plasticien. Au premier plan, une sorte de méridienne noire et effilée comme une lame - un des très rares éléments de décor - accueille Isabelle Huppert, blonde et hiératique, en longue robe violette.
C'est ainsi que Bob Wilson installe ce jeu de désir et de mort qu'est Quartett, dialogue au couteau écrit par l'auteur allemand Heiner Müller comme une prolongation des Liaisons dangereuses de Laclos : dans une de ces chorégraphies tirées au cordeau, inspirées du théâtre japonais, dont il reprend les fortes ponctuations sonores, la gestuelle extrêmement stylisée et le travail vocal a-psychologique, qui fait du texte une matière sonore comme une autre.
DEUX GRANDS FAUVES
Et c'est bien ici le hic, qui voit le "système" Wilson - ou son style - phagocyter le brillant dialogue d'Heiner Müller. Travailler le texte comme une matière purement sonore, comme le firent les avant-gardes des années 1960 - on pense à John Cage notamment -, pouvait avoir sa pertinence au sortir des pesantes années 1950, mais qu'en est-il aujourd'hui où les enjeux se situent sans doute beaucoup plus au niveau d'une perte de la pensée et du langage ?
Et pourquoi alors aller chercher un des plus grands textes de la fin du XXe siècle, écrit par Müller en 1980 et d'une actualité irréfragable, qui met deux vieux enfants de la révolution aux prises avec la décrépitude et la mort ? Dialogue philosophique très XVIIIe siècle, d'une acuité inégalée sur ce que le désir peut avoir de mental et de bestial à la fois, Quartett est un fantastique jeu de pouvoir et d'amour entre un homme et une femme, et comme tel une formidable machine à jouer pour deux grands comédiens. S'y trame aussi quelque chose de plus profond : jeu du chat et de la souris entre une langue - cette langue magnifique d'Heiner Müller, admirablement transposée en français par les traducteurs -, ce qu'elle suppose de pensée, et les instincts animaux de l'homme.
Plaquer dessus un univers préétabli et reproductible est-il vraiment plus intéressant que de travailler cette matière de façon organique ? Toujours est-il qu'ici le texte se perd. "Alors quoi ? Continuons à jouer", disent à un moment ces deux monstres, ces deux grands fauves que sont la Merteuil et Valmont. Et c'est ce qui est bien, dans ce Quartett : la manière dont Isabelle Huppert et Ariel Garcia Valdès jouent, comme deux vieux enfants de théâtre. Au-delà de l'esthétique chic et glacée de Robert Wilson, dont on peut penser qu'elle ne correspond plus aux enjeux de notre temps.
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Quartett, d'Heiner Müller (traduit de l'allemand par Jean Jourdeuil et Béatrice Perregaux). Mise en scène : Robert Wilson. Avec Isabelle Huppert et Ariel Garcia Valdès. Festival d'automne, Théâtre de l'Odéon, place de l'Odéon, Paris-6e. Mo Odéon. Tél. : 01-44-85-40-40. Du mardi au samedi à 20 heures ; dimanche à 15 heures. Jusqu'au 2 décembre. De 5 ¤ à 30 ¤. Durée : 1 h 45.
Fabienne Darge